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OCTOBRE 1953

MANIFESTE DE FRANçOIS AUGIERAS

(Texte inédit de la Trajectoire)

A part ça, je me barbe dans Paris ; j’erre à grands pas dans les rues, manquant d’être écrasé à chaque croisement,

rêvant au désert, aux oasis, pressé d’y repartir, me répétant chaque matin quand je descends boire un café dans un vilain bistrot :

 le soleil se lève sur les collines d’Israël et sur les bords du Nil ; aux Indes c’est encore la nuit et je voudrais y être ; cette ville est affreuse,

 il est regrettable que les allemands ne l’aient pas incendiée ; qu’importe, un peu plus tôt, un peu plus tard, Paris sera détruit. Je suis allé voir

Yves Bonnefoy, qui habite rue Lepic, à Montmartre. L’illustre rue de Seine n’est pas loin de la rue Bonaparte. Il est triste d’y voir l’agonie de l’Art

 Occidental. Mille ans de vraie peinture, cent rêves de premier ordre finissent rue de Seine dans le pipi de chat. Qu’est-il donc arrivé à l’Europe ?

 Pourquoi cette soudaine défaillance, cette peinture abjecte se roulant à plaisir dans la boue, ce néant, cette peinture noire de ramoneurs désespérés,

et qui plus est, abstraite, agressive, et si mal peinte, avec des procédés si douteux, qu’il n’en restera rien dans dix ans ? Que voient-ils donc,

ces peintres ? Les façades lépreuses qu’ils ont devant les yeux, le néant de leur âme ? Je les soupçonne de n’être que de pauvres garçons crevant

de faim, qui, à vingt ans, ont peint des harengs noirs sur une assiette blanche, à côté d’une serviette douteuse, symboles de leur misère, et qui,

 passant à l’Abstrait, ont continué à se servir de la même palette sale, comme les mansardes où ils vivent. La splendeur des arts retrouvés

 ne pouvait pas les atteindre, car ils sont incultes, frustes, souvent grossiers. Une seconde Renaissance approche, qu’ils ne voient pas venir ;

de pauvres gosses vivant au jour le jour ! Témoins de leur Temps ? Témoins de ce qui croule et de leur propre bêtise. Max Ernst,

Bissière, Balthus, d’autres aussi, prenant le contre-pied de la stupide opinion trop répandue, qu’il faut peindre d’instinct, ont joué

la carte de l’intelligence, de la qualité ; au contraire de ces jeunes imbéciles qui se croient d’autant plus peintres qu’ils sont ignares,

et qui s’obstinent à vouloir vivre à Paris, comme si quelque chose de bon pouvait sortir de la laideur et de la vulgarité de cette ville,

qui abîme tout, désacralise tout : petites statuettes égyptiennes de calcaire blanc, entr’aperçues à la tombée de la nuit au fond des

arrière-boutiques des antiquaires de la rue de Seine, vos yeux fixes ne voient qu’un Enfer d’âmes mortes. Tremblant de froid sous la pluie,

pataugeant dans la boue mêlée aux crachats des vieilles gens si nombreux dans Paris, je ne peux détacher mes regards du fin sourire des

Dieux de l’Egypte ; pour un peu je volerais quelques statuettes, ne serait-ce que pour les arracher à l’ignominie de cette ville. Des fétiches

africains, eux aussi, se meurent là d’ennui ; je gêne les passants, qui me bousculent avec la grossièreté habituelle au Peuple de Paris ;

je ne veux pas m’éloigner du visage des Dieux, j’entends comme un appel, un dialogue s’établit entre nous, auquel les fétiches des forêts

 mêlent leurs humbles voix : sors-nous de cet Enfer ! Paris brûlera ; de hautes flammes ; de hautes flammes, nous les voyons déjà.

 Une voix murmure en moi : d’autres hommes, un jour seront dignes de la Résurrection du Grand Passé du Monde. Mais on ferme boutique ;

des gérantes lesbiennes éteignent les lumières, comme à Guignol quand le spectacle est terminé ; les Dieux disparaissent dans l’obscurité

des réserves crasseuses et je rentre chez Sartre (…)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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